Éditions Revolu — Maison d'édition indépendante
La vie secrète des mots — Alain Galibert — Éditions Revolu
Psychologie & Sciences humaines

La vie secrète des mots

Pourquoi nous ne parlons jamais de la même chose

Pages 125
Langue Français
ISBN 9798187431427
Parution 15/07/2026
Format broché 12,50 €
Format numérique 6,99 €

Présentation

Pourquoi deux personnes qui parlent la même langue finissent-elles si souvent par ne pas se comprendre ? Nous croyons que les mots ont le même sens pour tous. Ils ne l'ont jamais tout à fait. Sous chaque mot que nous échangeons se tient une signification façonnée par notre histoire, notre milieu, notre culture, et jusqu'à ce qui nous échappe en nous-mêmes. Cet essai explore la façon dont le sens se forme, pourquoi il diffère d'un esprit à l'autre, et ce qui rend le comprendre si difficile. Il montre aussi que ce constat n'a rien d'une impasse, et que celui qui mesure le poids réel des mots parle et écoute autrement. Loin des recettes de communication, il propose de regarder la langue française pour ce qu'elle est : un instrument de précision dont dépendent la clarté de la pensée, la justesse des échanges et, parfois, la liberté elle-même. Un livre pour qui vit des mots, et pour quiconque a déjà senti qu'un simple malentendu cachait tout autre chose.

Sommaire

Le mot n’est pas la chose
La sédimentation du sens
Parler, c’est se situer
Chaque langue découpe un monde
Le mot qui en sait plus que nous
Le sens est dans l’usage
Nul ne possède le sens de ses mots
La guerre du mot juste
Rendre aux mots leur poids

Extrait

Un été, dans une forêt du New Hampshire, un groupe d’amis en villégiature se déchire sur une question qui paraît absurde et qui, pourtant, les oppose avec une véritable ardeur. Un écureuil est agrippé au tronc d’un arbre. Un homme veut le voir de face et tourne autour de l’arbre pour l’atteindre ; mais l’animal, aussi vif, se déplace en sens inverse sur l’écorce, gardant toujours le tronc entre l’homme et lui, si bien que jamais l’homme ne parvient à lui faire face. La question qui divise la petite troupe est celle-ci : l’homme tourne-t-il, oui ou non, autour de l’écureuil ? Les uns le soutiennent avec force, les autres le nient avec la même conviction. On s’échauffe. Les camps se forment. L’après-midi entier menace d’y passer. C’est cette scène que rapporte le philosophe William James, qui la vécut, et qui, revenant d’une promenade solitaire, trouva la compagnie « échauffée par une dispute métaphysique »1. Chacun le prend à témoin, sûr d’avoir raison, attendant de lui l’arbitrage. Laissons-le un instant sur le seuil de la querelle, sollicité par les deux bords, car la façon dont il va trancher en dit plus long sur le langage que bien des traités. Ce qu’il répondit ne donna raison à personne – et fit taire tout le monde. James commença par une distinction. Tout dépend, dit-il en substance, de ce qu’on entend par « tourner autour ». Si tourner autour de l’écureuil signifie passer successivement au nord de l’animal, puis à l’est, puis au sud, puis à l’ouest, alors oui, incontestablement, l’homme tourne autour de l’écureuil, puisqu’il occupe tour à tour ces quatre positions. Mais si tourner autour signifie se trouver d’abord devant l’animal, puis à sa droite, puis derrière lui, puis à sa gauche – bref, en faire le tour en lui faisant face –, alors non, l’homme ne tourne jamais autour de l’écureuil, puisque celui-ci lui présente obstinément son ventre et lui dérobe son dos. Selon le sens qu’on donne à ces trois mots, la réponse est oui ou elle est non. Et une fois la distinction posée, il n’y a plus rien à débattre : chaque camp avait raison dans son acception, tort dans celle de l’autre, et la dispute n’avait jamais porté sur l’écureuil. La compagnie se tut, un peu déçue, comme on l’est toujours quand on découvre qu’on s’est battu pour rien. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait : rien, ou plutôt un mot. Ces hommes croyaient débattre d’un fait – la trajectoire d’un homme autour d’un animal, chose observable, mesurable, sur laquelle il semblait qu’on pût trancher par la seule vérité. En réalité, ils débattaient du sens d’une expression, « tourner autour », dont chacun tenait sa propre acception pour la seule légitime. Le désaccord n’était pas dans la forêt. Il était dans le mot. Ce qui frappe, dans cet épisode, ce n’est pas la naïveté des disputeurs – c’étaient des hommes cultivés-, c’est qu’aucun d’eux n’ait songé, avant l’arrivée de James, à se demander ce que l’autre entendait par « tourner autour ». Chacun tenait sa propre lecture pour si évidente qu’il ne lui venait pas à l’esprit qu’une autre fût possible. Le sens qu’il donnait au mot lui semblait le sens du mot, purement et simplement, le seul concevable. C’est cette évidence intérieure, cette certitude tranquille d’employer les mots dans leur sens véritable, qui interdit de soupçonner l’équivoque et qui transforme une divergence de vocabulaire en bataille rangée. On ne vérifie pas le sens d’un mot dont on est sûr ; et l’on est presque toujours sûr. Cette petite scène n’a l’air de rien. Elle contient pourtant le premier et le plus tenace de nos égarements. Nous prenons nos querelles de mots pour des querelles de choses. Nous croyons nous affronter sur le réel quand nous nous affrontons sur le vocabulaire par lequel nous le disons. Et cette confusion est d’autant plus difficile à dissiper qu’elle est invisible : les deux adversaires, persuadés de parler de la même chose, ne songent jamais à vérifier qu’ils emploient le même mot dans le même sens. James n’a rien inventé en démasquant, sous le désaccord, une simple équivoque. Deux siècles avant lui, John Locke avait consacré tout un livre de son grand traité sur l’entendement à ce qu’il nommait l’imperfection et l’abus des mots, tenant une bonne part des controverses savantes de son temps pour des disputes purement verbales, où les hommes se battaient faute de s’être entendus sur le sens des termes2.

Ce que vous trouverez dans ce livre

  • Le sens privé des mots — expérience et sédimentation
  • Labov : le phonème révélateur de position sociale
  • Relativité linguistique — langues et découpage du réel
  • Lapsus et désirs refoulés selon Freud
  • Wittgenstein : sens comme usage, air de famille
  • Quine et l'inscrutabilité du référent
  • Flaubert et le mot juste comme outil de pensée
  • Parole parlante — redonner du poids aux mots

Pour qui est ce livre

  • Étudiants en linguistique, philosophie du langage ou sémiologie
  • Enseignants de lettres et de sciences humaines
  • Professionnels de la communication et de la rhétorique
  • Praticiens du dialogue thérapeutique ou de la médiation
  • Lecteurs cultivés attentifs aux usages sociaux du langage
  • Chercheurs en sciences cognitives et sciences sociales

Questions fréquentes

Pourquoi deux personnes peuvent se disputer sans jamais parler de la même chose ?

Parce que chaque mot porte un sens privé, construit par l'expérience, la classe sociale et l'histoire personnelle de celui qui le prononce. L'illusion d'un sens partagé est presque constante : chacun tient son acception pour la seule légitime, sans soupçonner que l'autre découpe la réalité différemment. Le désaccord porte alors sur les mots, non sur les faits.

Est-ce que la langue qu'on parle influence vraiment notre façon de penser ?

Oui, partiellement. Les travaux de Lera Boroditsky sur des langues à repères cardinaux montrent que des locuteurs contraints de situer chaque action dans l'espace développent une compétence d'orientation que d'autres peuples n'ont pas. La langue n'emprisonne pas la pensée, mais elle entraîne certaines attentions et en laisse d'autres en friche.

Qu'est-ce qu'un lapsus révèle vraiment sur celui qui le commet ?

Pour Freud, le lapsus est un compromis entre une intention consciente et un désir refoulé. Le mot échappé n'est pas un accident mécanique : il trahit ce que le locuteur ne souhaitait pas dire ouvertement. Cela signifie que nous ne contrôlons pas entièrement le sens que nous mettons dans nos mots, et que d'autres forces orientent notre parole à notre insu.

Comment le vocabulaire qu'on utilise peut-il trahir sa position sociale ?

L'enquête de William Labov dans les grands magasins new-yorkais l'a montré avec un seul phonème : la prononciation du r après une voyelle varie selon le prestige du lieu de travail, sans que les locuteurs en soient conscients. La parole s'ajuste spontanément à la position sociale occupée et à celle qu'on aspire à tenir, à chaque phrase.

Peut-on vraiment être sûr de posséder le sens des mots qu'on emploie ?

Non, selon le philosophe Quine. Son expérience de pensée du « gavagai » montre qu'un mot ne renvoie jamais à un référent fixe et unique : plusieurs découpages du réel sont toujours compatibles avec le même terme. Même dans notre propre langue, nous traduisons sans cesse les mots des autres dans les nôtres, sans garantie que le découpage coïncide.

Pourquoi appauvrir son vocabulaire est-il un problème pour la pensée ?

Parce que penser, c'est distinguer, et que distinguer suppose des mots distincts. Quand un seul terme recouvre dix nuances, ces nuances s'effacent non seulement dans le discours mais dans la perception elle-même. Flaubert défendait le mot juste non par esthétisme mais parce qu'il savait que la précision du mot est la précision de la pensée.

Pourquoi les mots du quotidien finissent-ils par ne plus rien dire ?

À force d'être employés machinalement, les mots perdent leur relief : ils deviennent de simples jetons échangés sans attention. Merleau-Ponty distinguait la parole parlée, automatique et creuse, de la parole parlante, qui recrée le sens. Le poète Francis Ponge illustre cette seconde posture en traitant un objet ordinaire avec une patience qui lui restitue son épaisseur.

Comment les mots peuvent-ils servir à manipuler ou à exercer un pouvoir ?

Celui qui impose le nom impose le cadre de la discussion. Choisir un terme plutôt qu'un autre, c'est orienter la perception de la réalité avant même que le débat commence. L'appauvrissement volontaire du vocabulaire, l'extension d'un mot passe-partout ou la neutralisation d'une distinction sont autant d'opérations sur le sens qui servent des intérêts précis.

Aller plus loin

La thèse centrale de cet ouvrage — que le sens d'un mot est toujours construit, situé et partiellement inconscient — croise plusieurs domaines que d'autres lectures permettent d'approfondir.

Du côté des mécanismes mentaux qui échappent à la conscience, Les mécanismes de défense psychologique explore comment l'esprit travaille à son propre insu, complétant ainsi ce que le chapitre sur le lapsus freudien esquisse. Dans un registre voisin, Dictionnaire des biais cognitifs recense les distorsions systématiques qui affectent notre jugement, dont plusieurs naissent précisément de la confusion entre le mot et la chose.

La question du sens comme usage partagé, telle que Wittgenstein la pose, touche aussi aux représentations que nous construisons de nous-mêmes et des autres. Comment surmonter les croyances limitantes aborde la manière dont certains mots intériorisés — des étiquettes portées sur soi — figent une identité et réduisent le champ des possibles, rejoignant ainsi la réflexion sur le pouvoir des mots.

Enfin, pour ceux qu'intéresse la dimension thérapeutique du langage évoquée dans le dernier chapitre, Thérapie par l'écriture prolonge concrètement l'idée que redonner du poids aux mots peut être un acte de transformation intérieure. La pratique de l'écriture y devient un moyen de retrouver, comme Ponge avec son huître, le contact réel avec ce qu'on nomme.

Ces lectures ne se substituent pas à cet essai : elles l'ouvrent vers ses conséquences pratiques et cliniques.

Auteur

Alain Galibert

Alain Galibert consacre depuis de nombreuses années ses recherches et réflexions aux mécanismes du langage et à la manière dont les mots façonnent nos relations humaines. Passionné par les dynamiques invisibles qui gouvernent nos échanges, il explore avec rigueur les décalages de sens qui s'installent, souvent à notre insu, au cœur de nos communications. Son ouvrage *La vie se…

En savoir plus

Recevez nos parutions, nos conseils de lecture et nos offres.

Une lettre courte, quelques fois par an.

En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir nos communications par e-mail. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment via le lien présent dans chaque envoi. Politique de confidentialité.

Dans la même collection

Nous utilisons des cookies pour améliorer votre expérience sur notre site. En continuant à naviguer, vous acceptez notre politique de confidentialité.